Maroc : le pari du Makhzen sur la pression migratoire tourne à l’échec et détériore davantage ses relations avec les pays européens

Le pari du Makhzen sur l’utilisation de la pression migratoire comme levier de négociation avec l’Europe semble aujourd’hui produire l’effet inverse de celui recherché.
Les crises successives liées à l’immigration irrégulière, au trafic de stupéfiants et aux tensions autour de Ceuta et Melilla contribuent à ternir davantage l’image du Maroc en Espagne et à alimenter les interrogations européennes sur la fiabilité de Rabat comme partenaire sécuritaire.
La crise migratoire de Ceuta, survenue à la fin du mois de juillet, a constitué l’une des manifestations les plus spectaculaires de cette dégradation. L’arrivée massive de milliers de Marocains sur le territoire espagnol, dans des conditions extrêmement dangereuses, a donné à voir une réalité difficilement compatible avec l’image d’un Maroc présenté par Rabat comme un partenaire stable et privilégié de l’Union européenne.
Au moment où le roi Mohammed VI célébrait son 63e anniversaire, le Maroc était confronté à l’une des plus importantes crises migratoires de ces dernières années. Des dizaines de milliers de personnes, en grande majorité de jeunes Marocains, ont tenté de rejoindre Ceuta, au péril de leur vie, dans l’espoir de trouver de l’autre côté de la frontière les opportunités d’emploi et les perspectives qu’ils disent ne plus trouver dans leur propre pays.
Le contraste entre la propagande royale et la réalité sociale
Depuis son accession au trône, le 23 juillet 1999, Mohammed VI a été présenté par la propagande officielle comme le « roi des pauvres », un monarque engagé en faveur des droits de l’homme, de la démocratisation et de la modernisation économique du Maroc.
Après 27 ans de règne, cette image apparaît cependant de plus en plus contestée. Le royaume demeure marqué par de fortes disparités sociales et territoriales, avec des régions de l’Est et du Sud-Est confrontées à la pauvreté et à l’absence d’infrastructures, tandis que la façade atlantique concentre une grande partie des investissements et des activités économiques.
Le contraste est d’autant plus saisissant que les images de Ceuta ont montré des milliers de jeunes Marocains cherchant désespérément à quitter leur pays. Une situation qui constitue un sérieux revers pour la communication officielle du royaume et pour l’image d’un Maroc présenté comme une économie émergente et un partenaire privilégié de l’Europe.
Parmi les migrants arrivés à Ceuta, une plainte revenait régulièrement : « Il n’y a pas de travail au Maroc. » Pour beaucoup, l’émigration apparaissait comme l’unique moyen d’échapper au chômage et à la précarité.
Nombreux sont ceux qui perçoivent Mohammed VI comme un roi absent, passant de longues périodes à l’étranger – parfois pour des soins médicaux dus à sa santé déclinante – et vivant dans l’opulence sans se soucier des problèmes de ses citoyens. « Le Maroc a beaucoup d’argent, mais pas son peuple », déplorait Mohamed, un homme de Fès arrivé à la frontière accompagné d’un ami décédé à quelques mètres de Ceuta, selon le témoignage rapporté par la télévision espagnole RTVE.
Manœuvre politique
L’ampleur de l’exode vers Ceuta ne peut être réduite à une simple crise migratoire. Elle met également en lumière une instrumentalisation politique de la migration par le Makhzen, qui cherchait une nouvelle fois à transformer les flux migratoires en moyen de pression sur les dirigeants européens. Une stratégie de chantage visant à arracher des concessions contestées sur des dossiers sensibles, notamment celui du Sahara occidental, au mépris des principes du droit international et des droits fondamentaux.
Une telle stratégie peut offrir au pouvoir marocain un levier ponctuel dans ses négociations avec l’Espagne. Mais elle comporte un risque majeur : celui de transformer progressivement un partenaire présenté comme indispensable à la sécurité européenne en une source potentielle d’instabilité.
La crise a ainsi rappelé à Madrid la vulnérabilité de ses frontières méridionales. Elle a également ravivé le débat sur Ceuta et Melilla, alors que des responsables marocains continuent de remettre en question la présence espagnole dans les deux villes.
Pour l’opinion publique espagnole, le problème dépasse désormais la seule question migratoire. Il touche à la souveraineté, à la sécurité et à la capacité de Madrid à contrôler ses frontières.
Le visage d’une jeunesse sans perspectives
La crise de Ceuta s’inscrit également dans un contexte social beaucoup plus large. Les revendications concernant l’emploi, la santé, l’éducation, le logement et les infrastructures se sont multipliées ces dernières années.
Les mobilisations de la GenZ en sont une illustration. Sous des slogans réclamant des investissements dans la santé et l’éducation plutôt que dans de grands événements internationaux, de nombreux jeunes ont exprimé leur exaspération face aux difficultés quotidiennes et aux inégalités sociales.
La réponse des autorités s’est davantage reposée sur la répression et les arrestations que sur une véritable prise en charge des revendications sociales.
Le séisme du Haut Atlas de 2023 avait déjà mis en évidence ces fractures. Près de 3 000 personnes avaient perdu la vie et quelque 300 000 autres avaient été affectées par la catastrophe, révélant la vulnérabilité persistante de nombreuses populations rurales et l’état précaire des infrastructures dans certaines zones sinistrées.
La crise migratoire a également tourné au drame humain. Selon l’ONG espagnole Caminando Fronteras, au moins 141 personnes auraient perdu la vie lors des événements : 63 corps auraient été retrouvés en territoire marocain et 78 à Ceuta.
Les victimes sont mortes noyées ou écrasées dans les mouvements de foule provoqués par l’afflux massif de migrants autour de la frontière.
Drogue et criminalité organisée
À cette crise s’ajoute le dossier particulièrement sensible du trafic de stupéfiants en provenance du Maroc.
Les services espagnols multiplient les opérations contre les réseaux acheminant du cannabis vers le marché européen. Des saisies importantes ont notamment été réalisées près d’Algésiras, aux Canaries et aux Baléares.
La découverte, en un peu plus d’un an, de deux tunnels clandestins reliant le Maroc à Ceuta a révélé l’ampleur et la sophistication d’un réseau de trafic de haschisch. Le premier tunnel avait été découvert en février 2025, tandis qu’un second, plus complexe, a été localisé en mars 2026 dans le polygone d’El Tarajal. Selon El País, les deux infrastructures ont été conçues par le même trafiquant, surnommé par la police le « narco-architecte », et pouvaient permettre l’acheminement de jusqu’à deux tonnes de haschisch par semaine vers l’Espagne.
Ces dossiers contribuent à fragiliser davantage l’image du royaume auprès de ses partenaires européens et à renforcer les interrogations sur l’efficacité réelle de la coopération sécuritaire avec Rabat.
(Al24News)




