Afrique

Maroc : à Safi, la double tragédie entre catastrophe naturelle et répression des voix dissidentes

Contrôle du récit et restriction des libertés

Les récentes inondations qui ont frappé la ville de Safi au Maroc ont mis en lumière bien plus qu’une catastrophe naturelle. Elles ont révélé, une nouvelle fois, des pratiques profondément ancrées du Makhzen, marquées par la répression, les arrestations, la restriction de la liberté d’expression et une gestion contestée des crises. Avant même que toutes les victimes ne soient identifiées et que les responsabilités ne soient établies, les autorités ont semblé concentrer leurs efforts sur le contrôle du récit et la neutralisation des voix dissidentes.

Négligences structurelles et décalage avec le terrain

Depuis les premières heures de la catastrophe, de nombreux habitants ont dénoncé une négligence structurelle : infrastructures fragiles, absence de politiques de prévention efficaces, manque d’anticipation face aux risques connus et retard dans les opérations de secours. Sur le terrain, des familles ont passé des heures, parfois des jours, à chercher des proches portés disparus, entre la boue, les hôpitaux et le littoral. Cette réalité vécue contraste fortement avec le discours officiel, qui présente les inondations comme un événement naturel exceptionnel et circonscrit, géré avec diligence.

Arrestation d’un citoyen et contestation du bilan officiel

C’est dans ce contexte qu’un citoyen a été arrêté après avoir publiquement affirmé que le nombre de victimes serait bien supérieur au bilan officiel avancé par les autorités, estimé à 37 morts. Selon son témoignage, étayé par ce qu’il dit avoir vu lui-même et par les récits concordants d’autres habitants, le nombre de morts dépasserait les 120 personnes. Loin d’être une déclaration isolée, ses propos s’inscrivent dans un climat de suspicion généralisée, nourri par le décalage entre les chiffres communiqués et l’ampleur apparente de la tragédie sur le terrain.

Criminalisation de la parole citoyenne

Cette arrestation n’a pas été perçue comme une mesure visant à préserver l’ordre public, mais comme une tentative de faire taire toute voix remettant en cause la version officielle. Pour de nombreux observateurs, elle illustre une logique bien connue : toute contestation du récit institutionnel est assimilée à une menace, et toute parole citoyenne divergente à un acte de « désinformation ». Plutôt que d’ouvrir une enquête indépendante et transparente, les autorités ont choisi la voie coercitive, renforçant ainsi les doutes et la colère.

Appels à manifester et mobilisation citoyenne

L’indignation provoquée par cette arrestation a rapidement donné lieu à des appels à manifester.        À Safi, des citoyens de tous âges ont annoncé leur intention de descendre pacifiquement dans la rue, notamment depuis la place Moulay Youssef, pour dénoncer à la fois la gestion de la catastrophe, le manque de transparence et la répression des libertés. Ces appels ont été relayés et soutenus par le mouvement GenZ212, qui a publié un communiqué dénonçant des pratiques visant à museler la population, à criminaliser la parole citoyenne et à empêcher toute remise en question des chiffres et des responsabilités officielles.

GenZ212 dénonce le musellement et exige la vérité

Dans son communiqué, GenZ212 insiste sur le droit fondamental des citoyens à s’exprimer, à questionner l’action publique et à exiger des comptes, en particulier lorsque des vies humaines sont en jeu. Le mouvement affirme que la vérité ne peut être imposée par décret ni protégée par les arrestations, et que la transparence est une condition essentielle à la justice et à la confiance.

Répression des manifestations et persistance sécuritaire

Cependant, ces mobilisations pacifiques ont, à leur tour, été confrontées à une réponse sécuritaire. Des manifestants ont fait état d’un important dispositif policier, d’interventions musclées, d’arrestations et de tentatives d’intimidation. Ces pratiques rappellent des épisodes antérieurs de répression survenus ces derniers mois, qui avaient déjà contribué à exacerber les tensions plutôt qu’à les apaiser. Pour les participants, cette répression confirme la volonté persistante des autorités de contenir toute expression collective susceptible de contredire leur narration.

Une double crise, humaine et politique

Aujourd’hui, Safi apparaît comme le symbole d’une double crise. D’un côté, une catastrophe naturelle aux conséquences humaines et matérielles lourdes, dont la gestion soulève de sérieuses questions. De l’autre, une crise politique et informationnelle, marquée par la confiscation du droit à l’expression, à l’information et à la contestation pacifique. Au-delà du débat sur les chiffres exacts du bilan humain, l’enjeu central est désormais celui du droit des citoyens à dire ce qu’ils voient, à témoigner de ce qu’ils vivent et à participer à la construction de la vérité.

Une vérité encore en suspens

Dans cette bataille autour du récit, une question demeure ouverte : la vérité sur la tragédie de Safi sera-t-elle établie par des enquêtes transparentes et indépendantes, ou continuera-t-elle d’être façonnée par la répression et le silence imposé ?

(AL24NEWS)

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